Un peu d’histoire…

Cette description s’inspire de la recherche réalisée par Anne-Lyse Ojardias en 2018. Elle est complétée par des éléments apportés par Olivier Léger qui a étudié la généalogie de la Famille Malespine et par une étude d’Evelyne Duret « Jean Mistral dit le Fou et la maison du Docteur Guiaud » que nous remercions pour son travail de description de la maison entre 1820 et 1844. Editions BoD-Books on Demand juillet 2022

Au début du 19e siècle, « un négociant marseillais, Monsieur Mallespine, dépensa cent mille francs pour créer, en face de la mer, une riante oasis au milieu d’une solitude aride » (Le Caducée souvenirs marseillais, provençaux et autres, Marseille, Olive, 1844, p80.) Il y construisit une vaste demeure qui fut désignée par son nom (Malespine ou Mallespine). Sa famille, anoblie en 1519, s’était enrichie dans le négoce de draps et de tissus à Aix en Provence.
En 1822, un médecin, Etienne Guiaud, achète la propriété aux enchères pour 23 000 francs pour y installer un asile d’aliénés, vocabulaire utilisé à l’époque pour parler d’un hôpital psychiatrique. A sa mort en 1825 son fils médecin, Jacques Guyot, lui succède. En 1828, la maison accueille 34 malades. Un rapport de cette époque évoque « la beauté du site, la salubrité et la pureté de l’atmosphère, les soins empressés et affectueux » dont bénéficient les malades, les distractions qui leurs sont proposées – jeux d’exercice, musique, conversation – et qui, ajoutés au traitement médical, ont pour résultat des guérisons fréquentes et inespérées. Les eaux abondent dans la maison Guiaud ; les versants de la propriété sont dirigés d’une manière que toute l’eau pluviale profite à l’établissement ; il y a des citernes pour chaque usage, pour la table, pour la cuisine, pour les bains, pour la buanderie, pour le jardin ; la prévoyance du créateur de cette jolie maison de campagne a été plus loin ; il a creusé un réservoir destiné à suppléer aux citernes en temps de sècheresse, il contient 5000 milheroles d’eau (300 m3). Dans les diverses années de sècheresse qui ont affligé le pays, le service de l’établissement n’a pas souffert de la moindre interruption, le réservoir a suffi à tout. » (Extraits de Statistiques du département des Bouches du Rhône de Christophe de Villeneuve-Bargemont t.3, 1826 p. 504-505.
Un rapport de 1843 décrit l’évolution de l’asile :
« La maison a gagné en confort et en importance. Le médecin directeur est assisté de 14 domestiques, dont 6 infirmiers et 4 infirmières, un intendant, un « laveur-frotteur », un « dépensier ou sous-économe et un portier ». Les malades sont 51 en 1844. (Extrait du Rapport de l’inspecteur Sauze 11 avril 1844)
Le docteur Guyot meurt le 1° octobre 1844 et l’asile disparut.

En 1846, on en fit un établissement d’hydrothérapie avec bains à l’intérieur de la maison, bains de mer, etc… A cette heureuse époque de l’arrivée du Canal de la Durance à Marseille (voir le palais Longchamp), l’eau ruisselait sur la colline, en de nombreuse canalisations et dans de nombreux bassins. Le promeneur pourra découvrir quelques restes de conduites en argile au gré de ses pérégrinations.

De 1857 à 1957, la propriété s’agrandit par des achats successifs pour atteindre 83000 m² en 1917.


Le gel de l’hiver 1957 ravagea la pinède. Il fallut abattre 300 pins !

A cette époque, les Pères Jésuites acquirent la moitié de cette propriété pour y établir une maison de retraites spirituelles. Ils s’installèrent à la « Malespine » en octobre 1958 et commencèrent la construction des nouveaux bâtiments.
Ils confièrent le travail à l’architecte Pierre Genton, disciple de Le Corbusier. Les travaux s’étalèrent de 1961 à 1963.
Les sœurs Servantes du Christ-Roi vinrent d’Espagne en 1962, pour assurer l’accueil dans la maison.
A cette époque la propriété fut baptisée « Centre Notre-Dame du Roucas ».

Depuis le 1er septembre 1987, la Communauté du Chemin Neuf, à la demande des Pères Jésuites, anime le Centre Notre-Dame du Roucas et assure fidèlement la continuité de la mission dans ce lieu.

… et d’architecture

Nos descriptions s’inspirent largement de
– 20 monuments du XXème siècle, exposition patrimoine moderne en région Provence-Alpes-Côte d’Azur, eaml, 2002
Rédacteur : Jean-Lucien Bonillo, ensa Marseille, 2002
– Descriptions de l’architecture de la chapelle par Bruno Ferrier.

C’est l’architecte Pierre Genton (1924-2004) qui réalise le projet architectural des nouveaux bâtiments entre les années 1961 et 1963.
« De facture résolument moderne, cet ensemble fut labellisé patrimoine du XX° siècle par la Commission Régionale du Patrimoine et des Sites du 28 novembre 2000. Il a été réalisé dans cette période où les commandes de l’église catholique s’ouvrirent à l’art d’avant-garde, à l’initiative des révérends pères Pie-Raymond Régamey o.p. (1900-1996) et Marie-Alain Couturier (1897-1954).

Comme pour l’église Notre-Dame de Balmont à la Duchère (Lyon), l’architecte base sa composition sur un contraste affirmant la hiérarchie symbolique entre deux formes qui ont entre elles un rapport de figure et de fond.

Le fond

Le fond, c’est l’ensemble des services communs et des unités de résidence qui se développe depuis la bastide existante selon un axe adossé à la colline, et qui s’infléchit pour respecter la topographie des lieux.

La figure

Lové dans la roche, cet ensemble définit l’écrin de la figure, un prisme allongé aux allures de pyramide inclinée, dont le mouvement dynamique simule un élancement vers le ciel (la « Tente de la rencontre » évoquée dans l’Ancien Testament) ».

« A l’intérieur de ce volume qui abrite essentiellement la chapelle principale, cet élancement est réaffirmé, derrière l’autel, par une très grande fente verticale, un vitrail en pointe de flèche.

Les façades des unités de services et de chambres jouent du rapport entre la répétitivité d’un rythme vertical modulaire et la plastique horizontale de brise-soleils, en béton préfabriqué, projetés en avant et comme suspendus. La pureté du volume prismatique de la chapelle est renforcée par le choix constructif et plastique de voiles en béton (celui de la toiture est précontraint pour résoudre les problèmes d’étanchéité) ».

L’esthétique générale, d’esprit brutaliste, associe le béton brut de décoffrage à des remplissages en briques jointoyées laissées apparentes.

La symbolique de la chapelle

La chapelle représente la proue d’un bateau, avec un vitrail en guise de voile.
Elle se trouve au troisième niveau, du bâtiment
– Niveau1 : la salle de prière, (crypte)
– Niveau 2 : l’oratoire Saint Ignace et la sacristie,
– Niveau 3 : la chapelle.

Ce chiffre trois, qui évoque la Trinité – Dieu qui se révèle comme le Père de Jésus-Christ dans la communion du Saint Esprit – se retrouve dans toute la structure du bâtiment :
– La surface triangulaire
– Les murs triangulaires
– La montée dans le chœur qui se fait par trois marches.
– L’accès par trois entrées,

L’entrée principale vient du bâtiment et se profile comme un tunnel sombre en pente* descendante où nous recevons une lumière qui vient d’un vitrage en haut, comme une bénédiction. Ce couloir dont une partie du plafond est plus basse, nous oblige presque à baisser la tête en signe de conversion (pour nous signer) et rentrer dans la maison du Père où nous sommes étonnés par cette hauteur qui nous attire vers le ciel.

* pour la mise aux normes on a dû mettre deux portes coupe-feu et ajouter trois marches

La deuxième entrée, au fond de la chapelle, donne sur l’extérieur. Elle permet d’accéder au vaisseau par quelques marches et une passerelle aérienne.

La troisième entrée vient de la sacristie au niveau inférieur. Un escalier en colimaçon nous élève, et permet de nous tourner vers le Seigneur.

La sacristie : son plafond bas nous fait prendre conscience de notre condition humaine. Une passerelle vitrée qui donne lumière et vue sur l’extérieur la relie au reste du bâtiment.

Dans la chapelle, l’éclairage central est un lustre en triangle (la Trinité) avec douze globes lumineux (les douze apôtres). Ce triangle équilatéral est maintenu au milieu par une barre perpendiculaire qui symbolise la croix de Pierre crucifié la tête en bas. De cette croix part une ampoule unique qui symbolise Pierre, le Roc sur lequel le Christ a fondé son Eglise. Les autres ampoules sont placées par paire, comme les disciples envoyés par Jésus. Une autre lampe est toute seule, à l’extérieur du triangle : Judas (la plus courte des lampes).

L’Autel est placé sous le point le plus élevé de la chapelle.

Le Christ en croix : (derrière l’autel) est fixé sur le côté de la croix. L’important c’est le Christ, Il est décollé de la croix, proche de la Résurrection, son visage est paisible.

Le tabernacle est placé sur une structure en bois comme sur un voilier. Il est posé sur un cylindre qui le porte comme un flambeau. Il est décollé du mur et éclairé par derrière pour rayonner.

A l’extérieur, la chapelle est une pyramide inclinée, orientée vers le sud, couronnée au sommet d’un pyramidion** pour lier le ciel et la terre. La chapelle est au milieu des bâtiments : le point le plus haut, le plus voyant, le plus important. .

** pyramidion : élément d’architecture placé au sommet des édifices en forme de pyramide.



Pierre Genton (1924-2004)

Pierre Genton fut élève à l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts à Paris. En 1947, il étudie dans l’atelier d’ Auguste Perret et travaille simultanément dans l’agence de Le Corbusier sur le projet de l’Unité d’habitation de Marseille. Il soutient son diplôme en 1953 sur la base d’une commande réelle, l’église votive du corps expéditionnaire au Vietnam (Léproserie de Djiring, inachevée). A partir de 1953, il s’installe à Lyon. C’est ici qu’il acquiert sa notoriété notamment dans la réalisation de programmes religieux tels que les églises de Bron-les-Essarts (1961), de Balmont-la-Duchère à Lyon (1964), de La Grand-Croix (1965), de Sainte-Marie aux Mines (1965). Il développe aussi les centres paroissiaux de Notre-Dame Espérance à Villeurbanne (1964) et Illfurth (1964). Il réalise aussi le monastère de la Visitation à Vaugneray (1966) et le couvent Saint-Joseph à Aubenas (1965).